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PRIÈRE POUR GARDER MON ACCENT.

 

 

Mon Dieu, on m'a tout pris mon pays, ma maison, mon ciel bleu, mes djebels et aussi ma petite église. De mon pays perdu , il ne me reste plus que des souvenirs et mon accent.

 

Depuis que je suis en Métropole, j'ai peur que mon accent qui fait partie de mon âme, me quitte avant même que je meure, en laissant la place à un autre accent.

 

C'est pas que l'accent des Provençaux, il ne sent pas bon le thym et la lavande ! C'est pas que l'accent des natifs d'Arras, il n'est pas noble et généreux ! C'est pas que l'accent pointu des Parigots, il n'est pas rigolo ! Mais le mien d'accent, mon accent de Pied-noir, il me plait tel qu'il est; je l'aime et je veux le garder jusqu'au bout !

 

O Seigneur ! Faites que le temps qui passe n'efface rien de ma mémoire, et surtout pas mon accent de là-bas !

 

Parfois, des gens d'ici me lancent avec mépris que mon accent, il sent la merguez. Ces ignares, qui n'aiment rien ni personne, ils ne savent pas qu'au lieu de me vexer, ils remplissent mon cœur de joie.

 

Parce que vous savez, Seigneur, cet accent-là, c'est l'accent de mon père qui m'a raconté tant et tant de choses et qui, à Monte Cassino, a crié à ses tirailleurs " Allez Larbi ! Allez José ! Allez Tino ! En avant nous zôtres , pour la France !

 

Et puis, cet accent-là, Seigneur, c'est aussi l'accent de mon grand-père qui a crié à Verdun à ses zouaves " Allez Pepico ! Allez Ahmed ! Allez Renato ! Baïonnette au canon ! Et vive la France !

 

Cet Accent de braves soldats que des minables haineux et ingrats appelaient "Couscous, Paella et Macaronis réunis", faites Seigneur, que le temps qui passe ne l'efface pas ! Il est ma fierté !

 

Mon Dieu, c'est pas possible de raconter aux petits enfants comment c'était chez nous zôtres, avec l'accent de Marseille, de Paris ou de Toulouse !

 

Sans mon accent de là-bas, je ne saurais pas répéter les merveilleuses histoires de nos anciens, de nos pionniers, et les paroles tendres que ma mère et mes grand-mères ne disaient pour me rendre plus raisonnable ou pour me faire rêver !

 

Sans mon accent de Pied-noir, je ne pourrais pas aussi leur parler des marchands de calentica rue du Fondouk à Oran, de beignets à l'huile rue Bâb Azoun à Alger, ni surtout de l'ami Pierrot qui se prenait pour le champion du monde de la brochette à Fort-de-l'eau !

 

Sans mon accent de là-bas, je saurais pas imiter les cris des vendeurs de zalabias place des Galettes à Constantine, ou de bliblis sur la plage de la Grenouillère à Bône !

 

Sans mon accent de Pied-noir, je pourrais pas non plus parler de Cagayous, dire des salaouetches ou des mots en pataouète réciter des fables en sabir, ni chanter les airs storasiens des cousins de Pepuccio ou même les refrains de Youssef, le vieux marchand de caramous !

 

Ô Seigneur ! faites que, malgré le temps qui passe, je garde mon accent, la musique de mes souvenirs !

 

Mon Dieu ! Comment, sans mon accent, moi qui parle aussi avec mes mains, pareil à un chef d'orchestre, je pourrais laisser mon cœur crier sa nostalgie et l'amour des zôtres, pour l'amour de Vous?

 

Pardonnez-moi si je me permets d'insister !

 

O Seigneur ! Je vous en supplie ! Laissez-le moi encore un peu l'accent de là-bas , l'accent de mon pays perdu !

 

De toute façon, Seigneur, je crois que ça ne vous dérange pas, puisque c'est Vous qui me l'avez donné !

 

Alors, j'ai confiance , et j'espère le garder.

 

Amen !

Par Guy TALERCIO